Questionnaire Nanut Thanapornrapee
Comment le cinéma change-t-il votre rapport au monde ?
Le cinéma est une extraction de la vie, qu’elle provienne d’un grand récit ou d’une histoire personnelle, mais ces fragments montrent ce que signifie être vivant, selon différentes perspectives. On accumule une expérience à travers le cinéma qui lentement evient notre propre façon d’être au monde.
Le cinéma est-il pour vous un moyen de créer des utopies ?
Le cinéma, comme de nombreuses pratiques, est un moyen d’imaginer, de questionner et de simuler ce qui pourrait arriver, ce qui est arrivé, et la manière dont cela s’est déposé dans notre mémoire. L’utopie elle-même est subjective ; la manière dont nous percevons le « non-lieu » ou la terre promise future est une projection fondée sur nos rêves, nos mythes et nos souvenirs. Personnellement, j’essaie d’explorer comment nous pouvons expérimenter et co-créer un terrain de jeu : non pas une utopie, mais un lieu où l’on peut échouer, recommencer et apporter dans sa vie ce que l’on a expérimenté.
Que raconte votre film de votre rapport au vivant ?
La crise environnementale que nous vivons est inévitable, tout comme la polarisation des opinions. Chacun essaie, à son échelle, de regarder en arrière et de se reconnecter à la nature. La chaleur et les changements météorologiques du quotidien façonnent la manière dont on fait l’expérience des récits, des idéologies et de nos vies. J’ai essayé de me reconnecter aux éléphants dans mon film à travers l’histoire et la mémoire ; plus je regardais, plus je me liais à eux. Je me suis renseigné sur les inondations dans le nord de la Thaïlande l’année dernière, pendant la même période où je développais mon film, et j’ai ressenti une profonde empathie, qui m’a marqué jusque dans ma mémoire : j’ai commencé à porter en moi la manière dont ils survivent et dont ils ont été utilisés dans le passé. Nous coexistons avec le vivant, nous nous devons d’agir dans l’intérêt de toutes choses et de tous les êtres.
Est-ce que vos films ressemblent à vos rêves ?
Mes rêves se situent rarement dans un paysage politique. Ils se situent davantage dans mon enfance et mon adolescence, quand j’avais des examens ou des conflits de la vie quotidienne. C’est peut-être pour cette raison que j’essaie d’imaginer à quoi pourraient ressembler les rêves des autres, ou la collision de plusieurs rêves, parce que mes rêves sont ennuyeux, lol.
Comment avez-vous envisagé le rapport entre le son et l’image dans votre film ?
Nous avons fait des recherches sur les différents sons utilisés par les éléphants pour communiquer avec une grande variété de combinaisons sonores. J’ai voulu travailler avec un saxophoniste qui comprennait vraiment l’ambition du projet. Les mémoires politiques du saxophone sont très associées à de nombreuses musiques de propagande. Au final, je pense qu’il est préférable de permettre au public de faire l’expérience des récits à travers des sons simulés d’éléphants.
Quels animaux de films vous hantent ?
Je n’en ai pas un en particulier, mais celui qui reste le plus vif dans ma mémoire est l’esprit du buffle dans Tropical Malady.
Qu’attendez-vous qu’un film produise en vous ?
La meilleure expérience d’un film est de l’observer sans préférence.. Bien sûr, nous avons tous.tes des attentes ou des choses que nous recherchons selon l’occasion et la raison pour laquelle nous regardons un film. J’aime toujours regarder un film dont je ne sais rien et en retirer quelque chose : un sentiment, une question ou une émotion. Mais le film doit me faire ressentir quelque chose.
Quels sont les films qui vous habitent ?
Beginners de Mike Mills. Ce film m’a trouvé au tout début de ma jeune vie d’adulte et m’a montré une vie américaine très bourgeoise. Le protagoniste, dans la trentaine, fait face à la perte de son père homosexuel et trouve l’amour. Ce film montre à quoi la vie peut ressembler dans un certain sens ; même si elle est très différente de mon propre contexte de vie, j’essaie d’en tirer des dessins et d’écouter de la musique comme une porte d’entrée vers mes préférences.
Quels sont les films qui ont marqué...
1. Votre enfance ?
— Shaolin Soccer de Stephen Chow
2. Votre adolescence ?
— The End of Evangelion de Hideaki Anno
3. Votre vie d’adulte ?
— Mind Game de Masaaki Yuasa
C’est quoi pour vous la “magie du cinéma” ou la magie au cinéma ?
La chose la plus magique au cinéma c’est le temps que le public est prêt à offrir en échange de l’expérience. Il accepte de s’engager, de contempler et de ressentir ce qui lui est montré. Cet échange sincère de temps est magique.
Avec quelles autres pratiques artistiques votre travail dialogue-t-il le plus ?
Je me sens très connecté à de nombreuses pratiques. Je suis DJ, VJ, game designer et musicien. Je pense que nous avons des modes et des approches très différentes selon les occasions, mais la beauté réside dans la manière dont nous pouvons trouver un moyen de nous connecter les uns aux autres, que ce soit par le jeu ou par la co-création de performances spontanées. Elles sont toutes liées par l’objectif de transmettre une expérience, parfois très narrative et linéaire, parfois très abstraite et atmosphérique.
Qu’est ce qu’elles vous apportent ?
Un sentiment de liberté. Le cinéma est une expérience très directe et fermée ; comparé à l’installation, à la performance audiovisuelle ou au DJing, les gens ont une marge d’action pour interagir, déplacer leur corps et contempler d’autres éléments qui ne sont pas à l’écran.
Nanut Thanapornrapee est un artiste et cinéaste basé à Bangkok, en Thaïlande. Il utilise le cinéma expérimental, le jeu vidéo, l’IA, le VJing (visual jockeying) et le DJing comme outils pour explorer des méta-récits et des histoires alternatives. Il a reçu le Seed Award 2021 du Prince Claus Fund et a participé au Mobile Lab de la Documenta 15 en 2022. Il poursuit actuellement un diplôme au Fresnoy – Studio national des arts contemporains, en France, pour la période 2024–2026.
