Questionnaire
Shireen Seno
Quels sont les films qui vous ont marqué…
Votre enfance ?
— Le Petit Dinosaure de Don Bluth
— Fievel et le Nouveau Monde de Don Bluth
— La Prisonnière du désert de John Ford
— Chérie, j’ai rétréci les gosses de Joe Johnston
— Loin de chez-soi de Robert Markowitz
— Escape to Witch Mountain de John Hough
— Nuit de folie de Chris Columbus
Votre adolescence ?
— Stand By Me de Rob Reiner
— Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami
— L’Île aux fleurs de Jorge Furtado
Votre vie d’adulte ?
— Le Miroir d’Andreï Tarkovski
— ABCD de Roxlee
— Evolution of a Filipino Family de Lav Diaz
— Years When I Was a Child Outside de John Torres
— Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul
— Turumba de Kidlat Tahimik
— Kasaba de Nuri Bilge Ceylan
— L’Esprit de la ruche de Víctor Erice
— Fainting Spells de Sky Hopinka
— Time de Garrett Bradley
Enfant, comment avez-vous eu accès au cinéma ?
Mon père adorait les films et en enregistrait beaucoup sur des cassettes VHS quand j’étais enfant. Je me souviens très bien d’ouvrir le tiroir sous notre canapé pour y découvrir de nombreuses cassettes étiquetées de sa main, avec une écriture inclinée et en majuscules : Shane, Roméo et Juliette, Pour qui sonne le glas, Le Pont de la rivière Kwaï, et même La Mouche de David Cronenberg. Il avait un faible pour les westerns et les films épiques. Il y en avait aussi quelques-uns qui s’adressaient davantage aux enfants, comme Chitty Chitty Bang Bang. J’ai grandi à Tokyo et j’adorais aller au videoclub de mon quartier pour parcourir toutes les jaquettes. L’été, nous rendions visite à mes grands-parents aux Philippines, où nous achetions des films piratés en VHS, puis plus tard en DVD. Je me souviens d’une fois où, en pleine saison des pluies, ma mère, mes deux sœurs et moi avons été surprises par une averse. Ma mère nous a fait entrer dans un cinéma bon marché pour regarder un film local mettant en scène le comédien philippin Redford White, le temps que la pluie cesse.
Aujourd’hui, comment choisissez-vous les films que vous regardez ?
Je dirais que mes goûts penchent désormais nettement vers l’expérimental. J’apprécie les films qui parviennent à me surprendre, les films inclassables. Je suis particulièrement attirée par les films qui ont quelque chose d’« uncanny », quelque chose d’étrange mais familier.
Montrez-vous des films aux autres ?
Mon mari, John Torres, et moi-même gérions autrefois un petit espace de projection chez nous, à Manille ; il était dédié à cette zone grise entre l’art et le cinéma. Nous avons pu, petit à petit, créer un laboratoire de cinéma et avons eu l’honneur d’accueillir l’artiste et cinéaste coréen Jangwook Lee, qui a animé en 2016 un atelier de deux jours sur la réalisation de films 16 mm faits main. Nous avons accueilli au total 13 participants, un mélange d’artistes travaillant dans le cinéma, la photographie, la peinture et la sculpture. C’était une expérience incroyable, véritablement ransformatrice, si riche de connaissances, de compétences et d’histoires. Par la suite, nous avons accueilli l’artiste et curateur anglais George Clark, qui a animé la conférence « On The Planters Art: An illustrated talk on films, maps and gardening ».
Que feriez-vous si vous ne réalisiez pas de films ?
Je passerais probablement mon temps à projeter des films. Je fais la navette entre la réalisation de mes propres films et la programmation et l’organisation de projections d’œuvres d’autres artistes qui m’inspirent. Je suis animée par la volonté de repousser encore plus loin les frontières qui abondent aux carrefours passionnants entre le documentaire et la fiction, ainsi qu’entre l’art et le cinéma. J’espère être à l’origine d’un dialogue et d’un échange d’idées, ce qui fait cruellement défaut aux Philippines et est le plus souvent délaissé au profit du développement de l’industrie et des carrières. Comme partout ailleurs, le monde du cinéma et celui de l’art sont ici assez distincts. J’espère insuffler une nouvelle vie aux documents d’archives et élargir notre conception du documentaire.
Racontez-nous un souvenir lié au cinéma.J’ai passé six bonnes années seule à Toronto pendant mes études de premier cycle. J’avais besoin d’être seule. J’avais besoin de m’évader. À l’époque, je voulais devenir architecte. Au cours d’une session d’été, j’ai suivi un cours de cinéma intitulé « Japanese Cinema(s) », qui portait sur le développement parallèle du cinéma et du capitalisme au Japon. C’était un cours extraordinaire, car il s’intéressait véritablement à ces films et à leurs formes, pas seulement à leur sujet. Cela a marqué mon éveil à la politique et, soudain, beaucoup de choses que je ne comprenais pas en grandissant ont pris tout leur sens. C’est en regardant des films que j’ai commencé à reconstituer mon passé. J’ai passé beaucoup de temps dans les bibliothèques municipales et j’ai trouvé une succursale qui possédait une copie VHS de Perfumed Nightmare de Kidlat Tahimik. Ça m’a complètement bouleversée. Mon travail consiste à établir un lien entre les mythes personnels et les grands mythes culturels et historiques. L’idée de progrès est bien trop souvent représentée comme linéaire et, en tant que civilisation, nous sommes obsédés par la croissance et la perfection. Je souhaite relier cela au processus de maturation et d’épanouissement personnel. Que signifie réellement « grandir » ? Ne devrait-il pas s’agir d’un processus continu, et non d’une fin en soi ? Réaliser des films est une façon de reconnaître que je ne suis jamais pleinement formée, mais plutôt toujours en train de devenir. J’ai envie de continuer d’explorer mes propres souvenirs et expériences et à créer des œuvres qui dégagent un sentiment d’émerveillement et d’admiration face au monde, sentiment que l’on perd facilement en grandissant.
Parlez-nous d’une personne de votre entourage qui a profondément influencé votre travail.
Mon père était un homme de peu de mots. Il m’a un jour parlé d’un rêve récurrent dans lequel il se voyait lui-même, mais ne pouvait pas voir son propre visage. J’ai passé beaucoup de temps avec lui quand j’étais toute petite, de ma naissance jusqu’à l’âge de trois ans environ, lorsque ma journée à la maternelle ne durait que jusqu’à midi. Il venait me chercher à vélo, et nous roulions pendant une vingtaine de minutes environ, de mon école à l’école de langues où il travaillait. Je me souviens m’être endormie sur le sol recouvert de tatamis, bercée par le bruit des documents qu’il photocopiait. Parfois, il m’emmenait avec lui à Akihabara, le « quartier de l’électronique » de Tokyo, ce qui impliquait de prendre le train pendant environ une heure pour s’y rendre. Il adorait l’électronique et ramenait souvent à la maison des appareils électroménagers et des radiocassettes d’occasion qu’il avait trouvés abandonnés dans la rue ; il bricolait dessus et trouvait le moyen de les faire fonctionner à nouveau. Je me souviens aussi d’être allée le voir pour lui demander de l’aide, et de sa réponse habituelle en un seul mot : « Expérimente ! » Mon père est décédé l’année dernière, de manière assez soudaine. C’est l’expérience de la mort qui m’ait le plus touchée jusqu’à présent. Je suis arrivée à temps pour voir son corps au funérarium avant qu’il ne soit incinéré. Sa main était si froide quand je l’ai touchée. Nous avons dispersé la moitié de ses cendres dans le ruisseau en Arizona, près de l’endroit où mes parents vivaient ces dernières années, et l’autre moitié dans le fleuve aux Philippines où il avait passé sa jeunesse. Je n’ai toujours pas vraiment assimilé mes sentiments face à son décès. Ce nouveau film que je présente au FID Marseille, You dreamt you saw yourself but couldn't see your face, est une sorte de tentative de réflexion.
Pourquoi faites-vous du cinéma ?
Pour donner un sens aux choses. J’ai grandi au milieu d’une myriade de cultures. Je suis née de parents philippins à Tokyo en 1983, trois jours après l’assassinat de Ninoy Aquino, le rival politique de Marcos. J’avais trois ans lorsque la révolution de l’EDSA a éclaté aux Philippines, après vingt ans de dictature. À Tokyo, on ne parlait pas vraiment de politique ni de ce qui se passait aux Philippines à cette époque. Mes parents travaillaient dur. À la maison, leur principale préoccupation était que mes sœurs et moi réussissions bien à l’école. Grandir dans une école internationale était une expérience singulière. Mes camarades de classe venaient de 56 pays différents. C’était valorisant, j’avais l’impression que le monde m’appartenait. Mais c’était aussi déroutant, car je représentais les Philippines sans me sentir en lien avec ce pays. Mes films traitent des pressions liées au passage à l’âge adulte, à la façon dont on est tiraillés par des forces qu’on est pas toujours en capacités d’ientifier.
Comment décririez-vous vos films ?
Je réalise des films qui posent des questions, qui explorent davantage qu’ils n’apportent de réponses. Mes premiers longs-métrages étaient des fictions narratives, mais réalisés dans un esprit spontané et documentaire. Mes œuvres les plus récentes s’inscrivent davantage dans la veine documentaire, utilisant différents types de documents d’archives pour retracer des histoires à grande et à petite échelle. Ce que je fais découle d’un désir ou d’un instinct fondamental de donner un sens aux choses, d’assimiler la multitude d’images et de sons que je rencontre chaque jour et ceux qui hantent ma mémoire. Je crois que l’image animée nous permet de chevaucher cette ligne ténue entre la vie et la mort. C’est un peu comme cueillir une fleur : elle est belle, alors on a envie de la prendre, mais on la tue en même temps. C’est précisément cette tension qui rend la réalisation cinématographique si intéressante : la capacité à capturer quelque chose et à l’emporter avec soi, tout en lui ôtant quelque chose. Être cinéaste à notre époque est un immense privilège et une grande responsabilité : celle de remettre en question les structures qui abondent non seulement dans notre domaine, mais aussi dans notre monde globalisé, où le pouvoir est de plus en plus invisible et d’autant plus puissant.
Shireen Seno est une artiste et cinéaste dont le travail aborde les thèmes de la mémoire, de l’histoire et de la création d’images, souvent en lien avec la notion de « chez-soi ». Ses films ont été primés à Rotterdam, Punto de Vista, Shanghai, Olhar de Cinema, Vladivostok, Jogja-Netpac et Lima Independiente, et ont été projetés notamment au Festival du film de New York, à New Directors/New Films, à la Viennale, à Turin, au Festival international d’art et de visions alternatives d’Yebisu, à la Tate Modern, à l’UCCA Center for Contemporary Art, au NTU Center for Contemporary Art de Singapour, au Centre national de la photographie et de l’image de Taipei, au MMCA de Séoul, au Museum of the Moving Image et aux archives cinématographiques et télévisuelles de l’UCLA. Seno a été boursière du programme « Artists-in-Berlin » du DAAD en 2022 et professeure invitée pour ArteVisione au c/o à Milan en 2023. Sa première exposition personnelle en Europe, A child dies, a child plays, a woman is born, a woman dies, a bird arrives, a bird flies off, présentée à la daadgalerie de Berlin en 2023, a ensuite été présentée à l’Esplanade – Theatres By the Bay à Singapour en 2024. Ses œuvres font partie des collections de l’Asia-Pacific Photobook Archive et de l’Académie des Beaux-Arts de Guangzhou. Shireen Seno et John Torres sont les lauréats de la commande « Moving Image » 2025 de la Fondation Han Nefkens, du Mori Art Museum, du M+ et du Singapore Art Museum.
images : You dreamt you saw yourself but couldn't see your face
︎︎︎ Shireen Seno
images : You dreamt you saw yourself but couldn't see your face
︎︎︎ Shireen Seno
