Questionnaire 

Nicolas Worms


Quels sont les films qui ont marqué : 

1. Votre enfance ?

— Star Wars de George Lucas
— Don Giovanni de Joseph Losey


2. Votre adolescence ? 

— Amadeus de Milos Forman
— Woodstock de Michael Wadleigh
— Holy Motors de Leos Carax

3. Votre vie d’adulte ?

Get Out de Jordan Peele
— La Flor de Mariano Llinas
— Titane de Julia Ducournau
— Solaris d’Andreï Tarkovski


Racontez-nous un souvenir de cinéma.

Je me souviendrai toujours d’une séance de New York, New York, vue avec mes parents au cinéma DSN, à Dieppe. Je devais avoir autour de neuf ou dix ans. J'étais tellement bouleversé par le film que je suis resté muet à la sortie et pendant tout le trajet en voiture qui a suivi. Ce que je ressentais était très puissant, inexprimable. Je me souviens être directement monté dans ma chambre, m’être écroulé sur mon lit en pleurant. Ma mère inquiète est venue voir, et je lui ai dit en sanglotant « Qu’est-ce qu’il y a de mieux qu’un film ? ». Elle m’a répondu, je crois très sincèrement :
« Rien, il n’y a rien de mieux ». Je pense que c’est un des moments fondateurs pour moi, de cette décision intime de me vouer à l’art, aux émotions et au bouleversement qu’il peut procurer. Paradoxalement, je ne me souviens quasiment pas de ce film que je n’ai jamais revu ! A part que la musique y est bien sûr très importante et que les protagonistes sont des musicien.nes...

Que regardez-vous dans les films ?

Comme je suis compositeur, je suis avant tout sensible au rapport au temps. Ce que je regarde, c’est comment le film se saisit du laps de temps où nous nous donnons à lui pour nous saisir, nous emmener quelque part, nous garder avec lui, nous surprendre.

Parlez-nous d’un moment de cinéma qui vous hante.

Dans le dernier film de Leos Carax, C’est pas moi, un plan dans le métro parisien, métro Bonne Nouvelle, à la fois surprenant, poétique et tragique (je ne spoile pas). Quand je l’ai vu, alors que je venais moi-même de filmer cette station de métro en préparation d’un clip à venir, cela m’a confirmé que les oeuvres de Carax me parlaient presque directement, comme s’il avait vu en moi. Je crois que dans notre « identité », si on peut dire, on a beaucoup de choses en commun, l’ascendance juive et chrétienne à la fois, l’obsession pour Paris, le post-romantisme. Je ne l’ai jamais rencontré, mais j’ai une relation très forte à son cinéma, surtout à ses trois derniers films. Holy Motors a changé ma vie. Et avec Annette et C’est pas moi, j’ai l’impression qu’il fait le travail pour les gens -comme moi- qui lui succèdent et qui pourraient faire l’erreur de le prendre comme modèle univoque, d’auto-critique, d’aveu d’erreurs, et de préservation de ce qui, dans son art, survit aux colossales divagations des hommes de sa génération. Ça n’a pas été beaucoup noté mais je crois que c’est important.

Parlez-nous d’un lieu lié au cinéma qui vous est cher.

Le carrefour Montparnasse à Paris, avec le Gaumont, l’UGC, un peu plus loin les “Sept Parnassiens"... le quartier où j’ai grandi. Un lieu avec une aura très spéciale, où j’ai de nombreux souvenirs intimes de jeune garçon, le lieu du samedi après-midi, puis du samedi soir. Un lieu qui pour moi n’est jamais vraiment passé au XXIe siècle, par contre toute la folie et la complexité du XXe y est présente, avec ce centre commercial désuet, cette tour pleine d’amiante, les immeubles hausmanniens, les bus...

Citez...

Un film qui vous fait pleurer.

Golden Eighties de Chantal Akerman

Un film que vous trouvez sur-estimé.

The Brutalist de Brady Corbet

Un film que vous trouvez sous-estimé.

La Sapienza d’Eugène Green

Parlez-nous d’un film dont le rapport au temps vous fascine.

La Flor, le film de 16h de Mariano Llinás. C’est en regardant, pendant le confinement, ce film fleuve dont la construction me touchait au plus haut point, ainsi que le mélange entre sa grande exigence d’écriture et une production très baroque et DIY, avec une bande-son symphonique mais clairement enregistrée avec les moyens du bord, que j’ai eu, subitement, la vision de ma série FLOT sur laquelle j’allais travailler pendant les trois années à venir. J’aime beaucoup les oeuvres longues, les oeuvres-mondes, et La Flor est vraiment l’un des meilleurs exemples récents pour moi.

Parlez-nous d’un film dont le rapport au son vous fascine.

Sauve qui peut (la Vie) de J.-L. Godard. Surtout pour la dernière scène, où l’orchestre qui interprète la bande originale de Gabriel Yared est intégré de manière diégétique, de manière complètement surprenante, un changement drastique par rapport au régime de récit du film qui crée une émotion incroyable. J’essaie de créer ce type de ruptures dans mes « musiques-fictions ».

Parlez-nous d’un film dont le rapport à la matière vous fascine.

La série A Pinch of Kola d'Eden Tinto Collins (dont j’ai eu la joie et l’honneur de créer la musique originale). Eden travaille dans un amour pour la matière digitale, le monde numérique, qui m’a personnellement permis de faire la paix, ou en tout cas de me sentir mieux, avec cet univers mystérieux et potentiellement toxique - qui ne le devient que si l’on n’y accorde pas l’attention et le soin qu’elle mérite, et c’est l’une des leçons que je retiens du travail d’Eden.

Parlez-nous d’un film que vous aimez pour son récit.

Everything, Everywhere, All at once de Daniel Scheinert et Dan Kwan. Typiquement, la forme du film, sa complexité tout en étant d’une certaine manière très « facile » à regarder représente ce que j’aime dans l’art.

Qu’est-ce qui vous émeut au cinéma ?

Pour moi l’émotion la plus forte est quasiment toujours formelle, dans le rapport au temps. La manière dont un film se déploie et s’arrache à la gravité du temps qui passe.

Si on faisait un film sur vous ce serait un film sur quoi ?

Peut-être sur la manière dont la musique, cette force invisible, agit sur la vie. Un film sur l’invisible.


Est-ce que votre musique vous ressemble ?

Oui, je crois. En tout cas elle est ce que je veux « dire » aux autres, j’y suis entièrement.

Avec quelles autres pratiques artistiques votre travail dialogue-t-il le plus ?

Ce qu’on appelle de manière large l’art « contemporain » - c’est à dire la manière dont les artistes issus d’une pratique d’arts visuels s’autorisent à créer sans frontière de disciplines - m’a donné beaucoup de pistes pour résoudre les problèmes qui se posaient à moi en tant que musicien. J’ai aussi un dialogue de longue date avec des pratiques musicales différentes de la mienne, comme celle du guitariste Mocke, plus récemment du compositeur de musique électronique Low Jack et de la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton, qui a d’ailleurs signé la bande-son de plusieurs films de Chantal Akerman. Je compose aussi régulièrement pour la danse, en ce moment pour un spectacle du danseur et chorégraphe Philippe Lebhar, Dibbouk. On trouve d’ailleurs en entier sur Youtube le film du même nom, de Michał Waszyński, datant de 1937, qui est l’un des seuls films en yiddish, et qui est bouleversant. Et puis, en ce moment paraît le clip d’Autoportrait Robot, le premier single de mon disque L’Enquête. Le clip a été réalisé par le cinéaste Samir Ramdani, dont je recommande vivement toute la filmographie, aussi précise dans son propos politique que dans son esthétique et son artisanat visuel.

Si vous faisiez du cinéma, ça ressemblerait à quoi ?

Je vous laisse l’imaginer en écoutant ma musique les yeux fermés... C’est un peu du cinéma sans images, je crois !

Nicolas Worms est un compositeur basé à Bruxelles. Pendant ses études au CNSM de Paris, il forme le groupe de rock psychédélique Moonsters et devient un membre actif de la scène pop/rock parisienne, tout en recevant des commandes de l’Opéra de Paris, de l’Opéra du Rhin, ou du Théâtre du Châtelet. Sa musique a été jouée par des ensembles comme l’Orchestre Philharmonique de Radio France, l’Orchestre de Chambre de Genève ou le choeur Accentus.
Il signe la musique de nombreuses fictions radiophoniques, performances, spectacles chorégraphiques, films et séries audiovisuelles, et collabore comme pianiste et arrangeur avec des artistes comme UTO, Mocke, Sonia Wieder-Atherton et Low Jack. Fasciné par le pouvoir narratif de la musique, il développe le concept de « musique-fiction » pour qualifier ses créations, comme le spectacle L’Île Fantôme, le solo aux claviers L’Enquête, ou la série FLOT, parue sur le label Alpha Classics.

︎︎︎ Nicolas Worms