Questionnaire
Nicola Bergamaschi
Quels sont les films (et séries) qui vous habitent ?
Je me sens surtout habité par les films que je fabrique au moment où je les fabrique. Cela dit, il y a des films qui hantent, par exemple pour moi des films qui se frottent avec une sorte de masculinité enfantine et délirante comme Passe-montagne de Jean-François Stévenin ou La bête Lumineuse de Pierre Perraut ou Palombella Rossa de Nanni Moretti. Mais il ne s'agit pas forcement de "sources d'inspiration".
Qu’attendez-vous qu’un film produise en vous ?
J'espère trouver dans un film une sorte de nourriture, un oxygène qui n'est pas forcement celui qui alimente la conscience : une émotion lumineuse, voire chaotique, mais aussi dure, âpre (l'émotion avance cachée, mine de rien, subreptice, elle surgit comme par hasard, sans trigger warning, sans préparation).
C’est quoi pour vous la magie du cinéma ou la magie au cinéma ?
On peut considérer la magie du cinéma comme une construction, maîtrisée à une échelle proprement industrielle, et qui se fonde sur une culture dominante, et dont les finalités ne sont pas forcement émancipatrices. A priori, si je fabrique des films, je ne pense pas trop être un magicien, je ne cherche pas à maîtriser des illusions. S'il y a une magie, c'est dans la tentative de faire du cinéma comme un jeu, avec le sérieux des enfants qui jouent. Ou bien comme dans un rêve, pour retrouver la sensation qu'on a dans le rêve, où tout est signifiant.
C’est quoi votre définition de la cinéphilie ?
Je n'ai pas vraiment de définition mais peut-être que l'espoir de tout cinéphile est celui de rester dans l'enfance grâce au cinéma. Ce qui est très difficile car l'enfance se termine même si on regarde beaucoup des films. En effet, personne ne regarde les films comme les enfants, les enfants boivent les films et les apprennent par cœur. Ce sont peut-être les vrais cinéphiles et les cinéphiles adultes en sont peut-être des pâles imitations.
Parlez-nous de quelqu’un que vous avez côtoyé ou que vous côtoyez qui vous a influencé dans votre pratique.
Si je dois citer une personne ce serait Nathalie Hugues avec qui j'ai fabriqué plusieurs films, dans un dialogue constant et pour moi nécessaire. Cela dit, c'est aussi important que les artistes n'évoluent pas trop dans l'influence d'autres artistes. Pour ma part, j'ai l'impression que faire des films avec des personnes dont le cinéma n'est pas une pratique courante (des détenus, ou des enfants, ou des patients en psychiatrie) a eu une très grande influence sur ma pratique et je dirais même que ça a donné du sens au fait de faire des films. Faire des films toujours "avec". A ma petite échelle c'est un moyen de "casser" une certaine inertie où les artistes s'adressent aux artistes, où les professionnels du cinéma s'adressent à un public déjà constitué et averti. En autre, ça me permet de remettre en question mes propres dogmes, et donc la mise en circulation d'objet étranges, inquiétants/joyeux, en essayant d'attraper une lumière, un mot, un rire, garder trace. J'aime l'idée de fabriquer des films qui ne devraient pas être là, que rien ni personne n'a validé ni vu venir. C'est une façon de mélanger le cinéma et la vie et, face à la difficulté et à la dureté de certaines vies que je rencontre, ça me permet de travailler de façon plus humble, avec une certaine modestie par rapport à mon travail et par rapport à la fonction du cinéma. C'est aussi donc un laboratoire pour miner les hiérarchies des rôles du cinéma, la place de l'auteur, la politique des auteurs, la sélection des films, les compétitions, tous ces trucs qu'on ne remet jamais en question, ou si peu.
Pourquoi faites-vous du cinéma ?
Je fais du cinéma pour m'organiser des surprises, sous forme d'hommage ou de message d'amour secret. Les surprises apparaissent montage. Le montage est un geste essentiel du cinéma, il consiste d'abord à associer une image et un son. Le reste vient après et il est conséquence de cela. Quand je filme quelque chose, ce que j'enregistre, c'est comme une force qui pousse. En tant que trace ou empreinte du réel, il pose question. Qu'est-ce que je peux faire avec ça ? En faisant des films, je tente des réponses surprenantes et aimantes aux questions que me posent les images et les sons. Chaque réponse, c'est toujours un son ET une image, comme une voix et un visage, c'est une interaction mouvante entre les deux, un dialogue entre les deux, une juxtaposition. Je peux ainsi éventuellement provoquer un déplacement, même tout petit.
Que feriez-vous si vous ne faisiez pas du cinéma ?
Aucune idée mais peut-être que je chercherais une liberté que je n'ai pas trouvé en essayant de faire du cinéma ? Une liberté mais aussi une prodigalité, un moyen de prendre soin et de soigner.
Que regardez-vous dans les films ?
Les gestes très simples comme boire un verre d'eau ou ouvrir une fenêtre ou dire bonjour.
Qu’est-ce qui vous émeut au cinéma ?
Les personnages dans leur abnégation et leur persistance à être ce qu'ils sont.
Qu’est-ce qui vous impressionne au cinéma ?
Les voix.
Qu’est-ce qui vous amuse au cinéma ?
Les faux raccords.
Qu’est-ce qui est cinégénique à vos yeux ?
Tout objet ce qui se laisse naturellement modifier/métamorphoser/couronner par le son.
Comment choisissez-vous les films que vous regardez ?
Je fais un peu comme tout le monde, j'entends parler de quelque chose et je vais regarder, au cinéma ou sur mon ordinateur. Je vais aussi au Polygone étoilé à Marseille où la plupart du temps ce sont les personnes elles-mêmes qui montrent leur propre film. J'aime cette absence d'intermédiaire entre « ce qui se fait » dans le cinéma et « ce qui est vu » par un public. Dans ce cas, je ne choisi pas vraiment ce que je regarde. Je suis là.
Enfant comment avez-vous eu accès au cinéma ?
J'ai eu accès au cinéma essentiellement par la télévision, avec des films doublés en italien et interrompus par la publicité. Ou bien des films sur cassette VHS, enregistrés sur VHS lors de leur passage à la télévision, donc toujours doublés en italien et interrompus par la publicité. Parfois la bande de la VHS se terminait avant la fin du film, et j'ai ainsi découvert certains films dans leur intégralité avec des années de retard.
Racontez-nous un souvenir de cinéma, une rencontre avec un film ou un cinéaste ?
J'avais 22 ans et j'étais à Paris, je me baladais au hasard et je suis rentré par hasard dans une église. Je me suis rapproché, comme ça sans raison, d'un autel secondaire, au fond d'une chapelle latérale. Là, j'ai remarqué une feuille de papier pliée et coincée entre le mur de l'église et l'arrière de l'autel. Le papier était complètement écrit et je l'ai lu. C'était une demande d'aide pour faire un film, adressée à Dieu bien sûr. C'était la première demande d'aide pour réaliser un film que je lisais de ma vie. Elle me reste en tête comme une grande question, sorte de matrice d'un désir de cinéma. Pour faire des films, on demande toujours des aides, des soutiens, de l'argent, mais quelle est la vraie demande ? A qui s'adressent nos mots, nos désirs, nos prières ?
Nicola Bergamaschi est cinéaste. Né en Italie, il vit à Marseille où il fabrique des films et travaille avec Lieux Fictifs à la prison des Baumettes, au Polygone étoilé pour les Ateliers Cinématographiques Film Flamme et avec le Collectif Ose l'art au Centre Hospitalier Valvert.
