Questionnaire
Mauricio Freyre
Quels sont les films qui vous habitent ?
— Ce cher mois d’Août de Miguel Gomes
— Occidente d’Ana Vaz
— Dahomey de Mati Diop
— Slacker de Richard Linklater
— La Ciénaga de Lucrecia Martel
— Marseille d’Angela Schanelec
— Reassemblage de Trinh T. Minh-ha
— Je, tu, il, elle de Chantal Akerman
— Les Amants réguliers de Philippe Garrel
— Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin
— La Maman et la Putain de Jean Eustache
Que regardez-vous dans les films ?
Leur capacité à susciter des idées et à reconfigurer mon regard. Leur
dimension artistique et politique : une combinaison de niveaux et de récits qui, ensemble, créent quelque chose qui dépasse le langage cinématographique. Je m’intéresse aux frontières et aux marges entre le cinéma et l’art, car c’est là que je trouve le plus d’espace pour la recherche.
Quels sont les films qui ont marqué votre enfance ?
— Labyrinth de Jim Henson. Bowie était un de mes héros.
Votre adolescence ?
Je me souviendrai toujours d’avoir vu L'Évangile selon Saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini, à la cinémathèque de Lima. J’étais au lycée, et le film m’a bouleversé : les images, les visages des personnages, la photographie. J’étais stupéfait.
Votre vie d’adulte ?
J’ai découvert Adam Curtis en regardant d’une traite The Century of the Self. C’est un cinéaste vers lequel je reviens toujours. Ses films sont un bon outil pour comprendre l’effondrement actuel.
Enfant, comment avez-vous eu accès au cinéma ?
J’ai commencé à regarder des films à la télévision, sur le câble, et par hasard, j’ai découvert des films d’avant-garde et expérimentaux. Je regardais aussi beaucoup MTV, la version latino-américaine, à l’époque, c’était intéressant, ils diffusaient des courts-métrages, des dessins animés et des clips un peu expérimentaux. Après je suis allé à la cinémathèque du centre de Lima. Elle a aujourd’hui disparu. Vers 2000, sous la dictature de Fujimori, elle a été démantelée et vendue à une université privée. J’y ai parfois regardé deux films par jour ; tout était projeté en 35 mm. Je me souviens avoir vu, le même jour, 1900 de Bertolucci, qui durait quatre heures, et La Maman et la Putain d’Eustache, qui durait également quatre heures.
Aujourd’hui, comment choisissez-vous les films que vous regardez ?
De manière très aléatoire, principalement grâce aux recommandations d’amis, et aussi via des sites web comme Le Cinéma Club.
Parlez-nous d’un film dont le traitement du son vous fascine.
La Femme sans tête de Lucrecia Martel. Martel est une maîtresse du son : la façon dont elle conçoit le son dès le scénario, et l’idée de « punto sonoro » est incroyable !
Parlez-nous d’un film auquel vous pensez souvent sans savoir exactement pourquoi.
Les performances de Bruce McClure sont des films projetés et transformés en direct. Je considère toujours son travail comme une référence, où l’abstraction devient le récit. C’est là que réside la puissance du cinéma.
Citez...
Un film dont le traitement du temps vous fascine :
— Wavelength de Michael Snow.
Un film que vous aimez pour sa musique :
— Atlantique de Mati Diop.
Un film qui vous fait peur.
— Code inconnu de Michael Haneke.
Un film qui vous fait rire.
— Aprile de Nanni Moretti.
Un film que vous trouvez sous-estimé.
— Les films de João Maria Gusmão et Pedro Paiva.
Un film que vous avez appris à aimer avec le temps.
— Cannibal Tours de Dennis O’Rourke.
Un film que vous associez au confort.
— Le Rayon Vert d’Éric Rohmer.
Si vous deviez réaliser le remake d’un film, lequel choisiriez-vous ?
Les Mille et Une Nuits de Miguel Gomes.
Qu’est-ce qui vous émeut au cinéma ?
La surprise. Voir et comprendre au-delà des mots, à travers la réimagination et l’abstraction. La relation entre le son et l’image. La façon dont un film peut produire du sens à travers les vides, les silences, les associations et les éléments qui restent en suspens. Ce moment après un film où votre esprit est mis en mouvement par des questions et des liens.
Qu’est-ce qui vous impressionne au cinéma ?
Les associations impossibles, les détours.
Parlez-nous d’une maison dans un film où vous aimeriez vivre.
La maison Alves Costa d’Álvaro Siza dans O Trio em Mi Bemol de Rita Azevedo Gomes. C’était l’une des premières œuvres de Siza : il a conçu cette maison alors qu’il avait une trentaine d’années pour le directeur de la Cinémathèque portugaise. Chaque détail à l’intérieur de la maison est incroyable.
Quels sont les films dans lesquels vous aimez vous perdre ?
Les films qui ne suivent pas une histoire conventionnelle. Les films qui n’ont pas besoin d’être portés par l’intrigue, mais qui se construisent à travers la relation entre l’image et le son.
Quelle est votre définition de la cinéphilie ?
Ce n’est pas seulement regarder des films, mais aussi lire, écrire et faire des recherches au-delà des films.
Quel cliché vous agace particulièrement au cinéma ?
L’utilisation superficielle de la musique dans une scène.
Quel cliché vous plaît secrètement ?
Les films d’horreur bien réalisés, même quand on sait ce qui va se passer.
Pourquoi le cinéma est-il un art si populaire, selon vous ?
Parce qu’il est devenu une industrie. Raúl Ruiz dit que le cinéma, « en tant qu’industrie, est un prédateur : une machine à copier et multiplier le monde visible, et à le rendre accessible à ceux qui ne savent pas lire ».
Quelles sont les sensations que vous procure le cinéma et que vous ne trouvez pas ailleurs ?
L’immersion.
Et inversement : que trouvez-vous dans les autres formes d’art que vous ne trouvez pas dans le cinéma ?
La cohésion.
Si on faisiat un film sur vous ce serait un film sur quoi ?
Un film improvisé et fragmenté sur différents personnages qui se fondent en un seul personnage.
Qu’est-ce qui vous inspire ?
Les études d’archives et les angles morts des archives.
Avec quelles autres pratiques artistiques votre travail dialogue-t-il le plus ?
Les arts audiovisuels, l’installation, la performance, la sculpture.
Avec quel cinéaste auriez-vous aimé discuter ?
Jean Rouch.
Pourquoi faites-vous des films ?
Pour explorer des idées et pour écrire.
Que feriez-vous si vous ne faisiez pas de films ?
J’aurais été jardinier.
Comment décririez-vous vos films ?
Sensoriels, politiques, d’observation, perturbateurs.
Décrivez en quelques mots un film auquel vous rêvez.
Un film en direct, réalisé comme un tour de magie.
Mauricio Freyre est un artiste et cinéaste péruvien basé à Madrid, dont le travail oscille entre l’art, le cinéma, l’installation et la recherche. Ses projets explorent les angles morts, les zones d’ombre, les accidents et les distorsions dans l’écriture de l’histoire et leur rapport au projet occidental de modernité et de colonialité. Ses œuvres ont été présentées en avant-première dans des festivals tels que le FIDMarseille, l’IDFA, Pesaro, le FICValdivia... Son premier long métrage, Estados Generales, a bénéficié du soutien du Fonds Hubert Bals de l’IFFR et a fait partie du programme FIDLab.
images : Estados Generales
images : Estados Generales
