Questionnaire
Ludovic Sauvage
Quels sont les films qui vous habitent ?
Pendant longtemps mon film préféré a été Badlands de Terrence Malick. Il est à la fois beau, habité par un souffle, tout en ne se refusant aucun cliché d’un certain mythe de l’adolescence vénéré par l’Occident, je pense qu’il influe plus sur ma pratique d’artiste que je ne veux bien le voir. Sans Soleil de Chris Marker m’a beaucoup marqué. Tout comme Gerry et Elephant de Gus Van Sant. Des films d’artistes aussi : Premium et Miracle de Ed Rusha que je chéris particulièrement. Gas Station de Robert Morris – une double projection à la fois conceptuelle et pleine de vie – et Hand Held Day de Gary Bedler, petit film tout simple mais que je trouve assez exceptionnel dans sa présentation de l’écran comme lieu des espaces simultanés.
Qu’attendez-vous qu’un film produise en vous ?
Qu’il y construise des extensions, qu’il s’y dissolve. Voir ce qu’il en reste : des couleurs, des rythmes, des sons.
Quels sont les films qui ont marqué...
1. Votre enfance
Mon enfance n’a pas vraiment été marquée par le cinéma. Mes parents ne sont pas cinéphiles, et je crois que c’était très bien ainsi. Je me rappelle avoir été marqué par l’affiche de Inferno de Dario Argento dans l’appartement d’un ami. Mais pas autant que la mort en direct d’Ayrton Senna sur l’écran de la petite télé familiale. J’ai grandi dans des zones périurbaines, françaises par le détail, mais complètement internationales par l’aspect. Des banlieues plutôt blanches, complètement sous perfusion de produits culturels américains, parfois « francisés ». Je me suis rendu compte assez tôt que je considérais ce territoire, une sorte d’extension élastique du modèle urbain de Los Angeles, comme l’endroit d’où je venais, plutôt qu’un territoire régi par le concept de Nation. Il y a une réelle force d’attraction des produits culturels d’importation américaine, films et séries, dans ma façon de voir les choses et dont je construis mon imaginaire à ce moment-là. Hook au cinéma ou Beverly Hills à la télé contrastent avec la vue de la Sainte-Victoire du balcon de ma chambre, mais le mélange fonctionne étrangement.
2. Votre adolescence
Les premiers films qui me viennent sont Matrix et Fight Club, vus dans un multiplex de la banlieue d’Avignon. Scream de Wes Craven et son aspect méta presque confortable, tout en restant un vrai divertissement. Buffy contre les Vampires, pour les mêmes raisons. Il y a les blockbusters et l’« extended-cinéma » de l’époque : mes premiers téléchargements sur internet avec le bruit du modem ; la télé-réalité. Mais je me fâche un peu avec le cinéma en même temps que j’y entre : je n’aimais déjà pas vraiment Star Wars, et j’ai quitté la salle au milieu du deuxième volet du Seigneur des anneaux. Les franchises héroïques me fatiguent. Tout ça se fait évidemment pulvérisé par les images, en boucle, du 11 septembre, vues dans le café en face du lycée. Après viennent des visionnages marquants : Mulholland Drive de David Lynch, Ken Park de Larry Clarke, Dead Man et le cinéma de Jim Jarmusch, Stalker d’Andreï Tarkovski, Elephant de Gus Van Sant. Mes études d’arts, les films expérimentaux de Norman McLaren, la découverte, parcellaire, du cinéma de Pat O’Neill. L’une des expériences d’écran les plus réussies de mon adolescence est interactive : je passe des heures devant GTA San Andreas : les textures, les personnages, l’émancipation narrative ; le jeu vidéo reste pour moi la meilleure adaptation de l’univers du roman Vineland de Thomas Pynchon, même si le récent One Battle After Another reste une très bonne surprise.
3. Votre vie d’adulte
Ma vie d’adulte m’a réconcilié avec une partie du cinéma, impossible de tout citer. Short Cuts de Robert Altman, Body Double de De Palma, Pacifiction d’Albert Serra, Inherent Vice de Paul Thomas Anderson, Blue le court métrage d' Apichatpong Weerasethakul pour les espaces intérieurs/extérieurs qu’ils explorent. Nous ne vieillirons pas ensemble de Pialat, Mektoub My Love de Kechiche, L’Inconnu du lac de Guiraudie, me montrent des corps, des désirs comme je me sentirais incapable de les filmer. J’ai une passion, encore intacte, pour les films d’horreur. Je connais de grands moments avec des séries sur l’écran de mon MacBook Pro : The Wire, Breaking Bad, Lodge 49 sont des mythologies post-modernes très réussies selon moi. Récemment, j’ai beaucoup aimé The Curse de Nathan Fielder et Benny Safdie et les séries de vidéos The Backrooms et The Oldest View, postées par Ken Parsons sur YouTube. Le chef-d’œuvre qui a le plus marqué ma vie d’adulte n’a pas été diffusé sur grand écran non plus : je regarde, quasi en direct, la saison 3 de Twin Peaks à l’été 2017 et c’est pour moi un événement exceptionnel, toutes catégories confondues.
Comment regardez-vous les films ?
J’aime le cinéma, mais pas toujours son dispositif. Cela dépend de l’œuvre, mais regarder un film sur un petit écran dans un appartement éclairé seulement par une lampe de chevet ou par les lumières de la rue est une expérience que je peux apprécier tout autant. J’aime l’immersion, mais quand elle laisse le choix. Il y a de la beauté dans cette idée de mondes qui s’imbriquent. Et dans l’idée qu’un film soit un objet plastique. Dommage que Netflix, et plus largement l’économie de marché, transforment cette idée en bouillie.
Racontez-nous un souvenir de cinéma…
Je me souviens d’une projection de Gerry de Gus Van Sant dans l’amphithéâtre vide des Beaux-Arts de Valence comme d’une expérience métaphysique ; je comprends, ou j’ai l’intuition à ce moment-là, d’un basculement général dans le rapport au réel que le film matérialise.
Parlez-nous d’un film dont le rapport au temps vous fascine.
Slacker de Richard Linklater et son rapport au montage et au temps réel. Voir ce film m’a fait l’effet que racontent certains musiciens avec le début du punk : ils allaient voir un concert dans une cave et ils montaient leurs propres groupes le lendemain.
Que regardez-vous dans les films ?
La lumière, les décors et les atmosphères ; puis les corps et les cadres. Et parfois l’inverse.
Parlez-nous d’un film dont vous vous rappelez mal.
Je me replonge souvent mentalement et de façon floue, presque abstraite, dans Profond désir des dieux de Shōhei Imamura, en étant incapable de me rappeler d’aucune scène précisément.
J’aime beaucoup ce sentiment.
Parlez-nous d’un détail insignifiant…
Ce n’est pas exactement un détail, mais je me souviens bien d’une scène avec une armoire à pharmacie dans House, le film d’horreur américain de Steve Miner de 1985.
Parlez-nous d’un moment de cinéma ou d’une image qui vous hante.
Le souvenir de créatures indescriptibles au fin fond de l’Antarctique dans Encounters at the End of the World de Werner Herzog.
Parlez-nous d’un lieu lié au cinéma qui vous est cher.
Le cinéma Utopia Manutention, à Avignon, adossé à l’arrière du Palais des Papes.
Parlez-nous d’un film dont le rapport au son vous fascine.
Sans hésiter, The Conversation de Francis F. Coppola.
Citez…
Un film qui vous fait peur :
L’Homme qui voulait savoir de George Sluizer
Un film qui vous fait rire :
Inherent Vice de Paul Thomas Anderson
Un film qui vous fait pleurer :
Être et Avoir de Nicolas Philibert
Un film que vous trouvez sur-estimé :
Interstellar de Christopher Nolan
Un film que vous trouvez sous-estimé :
Vivarium de Lorcan Finnegan
Une ouverture de film que vous aimez particulièrement :
L’ouverture de Millennium Mambo
Une fin de film que vous aimez particulièrement :
La séquence de fin de Solaris de Tarkovski
Citez un film que vous associez…
À une musique :
— Picnic at Hanging Rock de Peter Weir et sa bande-son complètement folle à la flûte de pan.
À une couleur :
— Orange. Celui du bush australien dans Wake in Fright de Ted Kotcheff
À un visage :
— Le visage de Dale Cooper / Kyle MacLachlan dans une très longue surimpression à l’écran lors du final de Twin Peaks : The Return
À une lumière :
— La lumière à la fois tamisée et crue du karaoké dans Lost in Translation de Sofia Coppola
À un lieu :
— La Chemosphere House de Body Double de Brian De Palma
À un vêtement :
— Une robe à sequins jouant d'éclats graphiques avec la caméra dans Les Lèvres rouges d’Harry Kümel
À un objet :
— Un miroir traversé dans Orphée de Jean Cocteau
Quel logo de studio de cinéma…
Le logo de la 20th century Fox, que je lie à une œuvre d’Ed Ruscha.
Parlez-nous d’une maison au cinéma…
Réalisateur et film controversés, mais mon loft préféré au cinéma est sans conteste l’apparte:ment de Tracy Tzu dans L’Année du dragon de Michael Cimino. Tout en plan ouvert et en plateaux de hauteurs différentes.
Quels sont les paysages de cinéma que vous rêveriez d’explorer ?
Je voulais me balader en scooter dans Rome comme Nanni Moretti dans Caro Diario, avec la même musique dans les oreilles. Je l’ai presque fait. C’était bien.
Qu’est-ce qui est cinégénique à vos yeux ?
Deux images. L’une quasi identique à l’autre, mais adoptant un point de vue légèrement différent.
Quel cliché vous agace terriblement au cinéma ?
La démagogie. Et parfois les moyens. Je trouve les moyens employés pour produire des films ayant la même saveur qu’un plat de cantine scolaire souvent obscènes.
Quel cliché vous plaît secrètement au cinéma ?
Les couchers de soleil.
Qu’est-ce que vous faites quand vous vous ennuyez devant un film ?
Je regarde l’heure.
Quelles sont les sensations que vous procure le cinéma…
Certains films arrivent à être des objets complexes qui touchent plusieurs dimensions à la fois. J’aime cette sensation d’une profondeur qui ne devrait pas être là. Et celle du désir, provoqué par la pellicule, par les couleurs elles-mêmes. Il manque le goût, le toucher, l’odorat, mais si on s’y penche assez, tout ça peut passer par l’image. Ce trouble me plaît.
Est-ce que votre travail vous ressemble ?
Oui et non. Dans le sens où il traite précisément de l’ambivalence des sentiments que l’on peut avoir en commun avec l’autre dans notre rapport aux images.
Avec quelles autres pratiques artistiques votre travail dialogue-t-il le plus ?
La musique. Elle sert souvent de base, de déclencheur, aux projets que j'entreprends.
Ludovic Sauvage (né en 1985 à Aix-en-Provence), vit et travaille à Paris. Il développe une pratique centrée sur les notions d’atmosphère, d’affect et de temporalité, explorant notre rapport ambivalent aux images. Ludovic Sauvage utilise l’image fixe comme un objet aux profondeurs floues, permettant le déploiement d’une temporalité singulière. Chacun de ses projets prend sa source dans une collection d’images existantes qu’il manipule à l’aide de matériaux et de gestes divers. Il en résulte des objets, des films et des installations conçus comme autant de tentatives d’émancipation. Sa dernière installation, Late Show, a été présentée à la MEP en octobre 2024 et au T3 Festival à Tokyo en Octobre 2025.

