Agathe Bonitzer
Lucy Kerr
À l’occasion de la projection du premier long-métrage de Lucy Kerr Family Portrait à Paris l’an dernier nous avions réuni la réalisatrice américaine et l’actrice française Agathe Bonitzer pour une rencontre qui s’avéra révéler de nombreuses affinités. Entre-temps, elles ont toutes deux réalisé un film, qu’elles présentent au FID Marseille cette année.
LC Agathe, que fais-tu en ce moment ?
Agathe Bonitzer L'année dernière a été très intense. C’était à la fois épuisant et passionnant. Avec mon frère Adam, et les collaborateurs et collaboratrices de ma mère, Sophie Fillières, on a travaillé au montage et à la post-production de son dernier film Ma vie ma gueule. Puis on l’a présenté à Cannes, à la Quinzaine des Cinéastes, et accompagné dans plusieurs villes et pays, y compris à New York où l’Alliance française organisait une rétrospective Sophie Fillières. En ce moment j’apprends l’allemand pour le prochain film d’Angela Schanelec. Plus j’apprends l’allemand, plus je perds mon anglais… J’adore apprendre des langues pour les films, et apprendre des choses en général à travers les films. J’adore voyager pour le cinéma aussi, je ne suis pas du tout une aventurière et je voyage peu pour moi, voyager avec des films, pour des tournages ou des festivals, c’est vraiment une chance.
LC Comment s’est passé le montage de Ma vie ma gueule ?
AB On a terminé il y a environ un an, juste avant Cannes 2024. Le film est sorti en France en septembre. Le montage a été un moment difficile pour moi, même si le contexte était bien sûr particulier. C’était la première fois que je montais quoi que ce soit. J’avais déjà mis les pieds dans les salles de montage, mes deux parents sont cinéastes, et beaucoup de mes amis aussi, mais je n’avais jamais monté de film. C’était étrange d’aller toujours au même endroit de 10 heures du matin à six heures du soir tous les jours pendant quatre mois, et pour monter un film qu’on avait pas tourné, qui n’était pas le nôtre. Notre mère a voulu que nous terminions son film avec Adam « parce qu’on a le même Nord » qu’elle. C’est ce qu’elle a dit à sa productrice Julie Salvador. On était très proches d’elle et on connaissait très bien son travail, sa manière de faire des films. On a discuté du montage avec elle à l’hôpital. On tenait un carnet où on notait ses indications. Avec le recul, je trouve ça incroyable qu’on ait traversé ça. On a commencé le montage un mois après sa mort. Ça ressemblait à la fois à une mission et à un cadeau. C’était une façon d’être avec elle, de poursuivre son travail et, d’une certaine manière, sa vie.
LC Est-ce que tu as l’impression que ça t’a ouvert de nouvelles perspectives sur le plan créatif ?
AB Peut-être oui. Maintenant, quand je joue, je pense toujours au montage. Même quand je regarde des films, je me surprends à penser : « Ils auraient dû couper plus tôt », ou « cette scène aurait pu être plus longue ». Je remonte les films dans ma tête ! Le montage c’est vraiment une affaire de rythme. J’ai l’impression qu’en tant qu’actrice, on travaille aussi avec le rythme. Comme une partition, avec son tempo, ses silences, ses ruptures.
Lucy Kerr Et tu danses aussi ?
AB Oui, je danse depuis que j’ai cinq ans, toujours avec la même professeure. Je n’ai jamais arrêté. Je fais de la danse classique. Et toi Lucy tu danses aussi c’est ça ? On sent un intérêt pour la chorégraphie des corps dans Family Portrait.
LK Oui, j’étais passionnée par la danse. J’ai aussi fait du ballet très jeune, et au collège, j’ai intégré une école de ballet. C’était très intense. Plus tard, à l’université, je me suis davantage orientée vers la danse contemporaine, mais je me suis blessée à la hanche et à l’épaule et j’ai subi deux opérations. Après ça j’ai dû arrété. J’ai donc commencé à écrire sur la danse. J’avais étudié la philosophie à l’université, alors je me suis servie de la philosophie pour analyser la danse. J’adorais écrire, mais la danse me manquait énormément. Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai déménagé à New York et j’ai voulu apprendre le butô, cette forme de danse japonaise d’avant-garde. Il y avait là-bas une compagnie qui faisait venir des professeurs du Japon et d’autres pays, et j’ai étudié avec eux pendant quelques années. J’adorais ça ; ça ne sollicitait pas trop mes blessures. Ce que j’aimais dans le butô, c’était la façon dont on pouvait visualiser des images dans son esprit, comme une fleur qui se fane, puis interpréter cette image, en laissant son imagination transformer son corps. À New York, j’ai aussi commencé à aller très souvent au cinéma. J’ai découvert tant de films qui ne ressemblaient à rien de ce que j’avais vu auparavant. Ayant grandi à Houston, au Texas, je ne regardais que des films grand public. Ça a dû être différent pour toi, qui as grandi dans une famille de cinéastes. Comment est-ce que tu as commencé à regarder des films ?
AB J’ai commencé à regarder des films très tôt, bien sûr, grâce à mes parents. Ça faisait partie de notre vie. Puis seule, à l’adolescence, avec l’avènement des DVD.
LK À New York, les cinémas proposaient une programmation très riche. C’est là que j’ai vu pour la première fois Jeanne Dielman de Chantal Akerman. J’étais fasciné par la dimension physique du cinéma, par la puissance du son et du montage, ainsi que par le passage du temps. J’ai également vu Beau Travail de Claire Denis à cette époque, un mélange incroyable de danse et de cinéma.
LC Dans ta famille personne ne travaille dans l’art ?
LK Pas vraiment, je suis clairement l'exception. Toute ma famille vit au Texas ; ils ont tous des « vrais métiers » et des familles… C'est en partie ce qui m'intéresse dans Family Portrait : ce sentiment de conformité sociale et d'aliénation.
AB Est-ce qu’ils regardent tes films ?
LK Oui. Mon père a beaucoup aimé Family Portrait. Il a une fibre artistique. Je pense qu’il aurait pu faire quelque chose de créatif. Il a suivi les traces de son père ; il voulait un emploi stable, une famille et la sécurité financière. Mais il est très passionné par la musique et l’histoire. Ma mère est également assez créative. Ils ne comprennent pas tout à fait ce qu’implique le métier d’artiste, mais ils me soutiennent. Ils sont venus à Locarno, ce qui m’a rendu nerveuse car ils n’avaient pas encore vu le film. J’avais peur qu’ils se sentent blessés, car il y a beaucoup de similitudes entre notre famille et celle du film. Il y a trois sœurs, et le père raconte une histoire à propos d’une photographie dont mon père nous avait déjà parlé… La mère de mon film disparaît, ce que ma vraie mère ne ferait jamais, cependant. C’est toujours elle qui maintient la cohésion familiale, en veillant à ce que tout semble aller pour le mieux. Mais elle a traversé un été vraiment douloureux il y a des années : son neveu, sa sœur et son père sont tous décédés en l’espace de quelques mois. Elle a vécu un immense chagrin, mais notre famille n’a pas su la soutenir émotionnellement. Nous avons l’habitude de faire comme si tout allait bien, sans jamais montrer nos vulnérabilités. C’est en partie ce qui a inspiré Family Portrait. Au début du film, Deragh lit cette citation : « Où allait ma mère quand elle me fixait de son regard vide ? ». Ça vient de cette expérience où j’ai vu ma mère s’évader dans une sorte d’exil intérieur. Dans le film, lorsque la mère s’éloigne, c’est comme si on lui avait accordé cette échappatoire, cet espace. Dans la vraie vie, elle ne s’accorde jamais un instant de répit ; elle est toujours en train de s’occuper de tout, de veiller sur tout le monde.
LC Tu parlais de Chantal Akerman et Claire Denis tout à l’heure. Quels sont les cinéastes américains qui ont compté pour toi à cette même période où tu découvrais un cinéma différent ?
LK C'est très américain, mais si j'ai découvert le cinéma non conventionnel, c'est grâce à David Lynch. Aux États-Unis, le cinéma grand public étant très commercial, beaucoup de gens découvrent le cinéma expérimental par le biais de Lynch. Il fait le pont entre l'avant-garde et la culture pop. Quand j'étudiais au Texas, l'Alamo Drafthouse d'Austin a programmé tous ses films pendant un été. Je les ai tous vus ; j'étais obsédée. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à envisager sérieusement de faire des films.
LC Agathe, comment s’est faite la rencontre avec Angela Shanelec pour Music ?
AB Angela m’avait vue dans Les Enfants d’Isadora de Damien Manivel et a voulu me rencontrer pour Music, aussi parce qu’elle cherchait une actrice rousse. J’avais vu son film précédent, J'étais à la maison, mais... , lors d’un festival, et honnêtement, je ne l’avais pas aimée à l’époque. Mais après l’avoir rencontrée et vu une rétrospective de ses films au FID en 2019, j’avais très envie de travailler avec elle. Le casting a été long (elle n’était pas du tout sûre de me prendre), le financement aussi, puis il y a eu le COVID. Finalement nous avons tourné Music en septembre 2021. Après le tournage je me suis dit que si je pouvais ne faire que des films comme ça, je le ferais.
LC Qu’est-ce qu’il y a de si différent dans sa façon de travailler ?
AB Sa mise en scène. C’est comme de la poésie. J'adore ses films, sa langue, son univers. J'aime les cinéastes qui travaillent avec les mêmes obsessions, qui construisent et reconstruisent certains schémas. Pour moi, c'est ça le cinéma : on creuse ses obsessions et on essaie de survivre à travers son art.
LK Tu aurais un exemple d’indication qu’elle a pu te donner ?
AB Une fois, quand je sortais d’une voiture, mon personnage était enceinte, elle m’a dit : « Tu sors de la voiture, tu es là, mais peut-être que tu n’es pas là. » Il ne s’agissait pas d’invisibilité, c’était plus subtil. Elle a vraiment une belle façon de parler aux acteurs.trices. Une autre fois, je devais regarder la télévision aux côtés de garçons qui regardaient un match de football. Après la première prise, elle m’a dit : « Maintenant, sois plus absente. Regarde le match, mais ne sois pas vraiment là. » J’ai essayé quelque chose avec mes yeux, et elle a dit : « Oui, mais encore plus. Tu regardes, mais tu n’es pas là. » C’était tellement délicat. J’adore jouer avec les subtilités : moins ça se voit, plus j’apprécie. C’est pour ça que j’ai plus de mal avec le théâtre. Ça me semble parfois trop bruyant. Je préfère la précision du cinéma, ce qui se passe avec la caméra. Angela parle de manière presque métaphysique mais donne en même temps des indications très précises.
LK Oui ça à l’air très précis. Juste un regard ou un mouvement. Sans être jamais rigide ou figé. Il y a de la vie dedans. J’ai aussi perçu cette présence et cette absence dans le corps, dans l’espace.
AB Le rythme était très important, le rythme de la marche, des gestes...
LK Les mains, qui se lèvent ou qui tombent. C’était magnifique de voir Music après Les Enfants d’Isadora, de ressentir l’absence des enfants dans tes gestes. J’adore quand une performance est aussi subtile et profonde, silencieuse et physique. On ressent la peine de tes personnages de façon très diffuse.
AB À propos du mouvement, je voulais te demander comment tu décides d’utiliser la caméra. Tu as utilisé un steadicam dans Family Portrait ?
LK Oui. On voulait que ça donne l’impression d’une Dolly, que ça ne soit pas trop fluide non plus. À un moment donné, la directrice de la photographie a voulu construire un rail, mais on j’ai préféré resté au steadicam.
AB Quand tu écris le scénario, tu penses déjà à la caméra ?
LK Oui. Mais il s’agissait pour Family Portrait d’une étroite collaboration avec Lydia Nikonova, la directrice de la photographie. Elle m’a fait découvrir Sátántangó de Béla Tarr, notamment les plans tournés dans le bar, et toutes les différentes façons dont on peut les interpréter selon l’angle sous lequel on les regarde. On peut passer d’une couche à l’autre de l’action : le premier plan, l’arrière-plan, ce qui se passe hors-champ… Cette multidimensionnalité nous intéressait beaucoup. La maison dans le film a également inspiré cette sensation d’espace. À l’extérieur, la propriété est immense, ce qui permettait faire beaucoup de plans du personnage à la recherche de sa mère. Visiter les lieux six mois avant le tournage m’a aidée à tout visualiser. La rivière près de la maison nous a aussi inspirées, je pensais beaucoup à ses mouvements pour le premier plan. Les personnages se déplacent comme des courants, de haut en bas. Nous avons aussi regardé Gerry de Gus Van Sant. Comme dans Music, les gestes et le poids des corps dans le cadre sont chargés d’émotion, les films sont imprégnés d’un sentiment de vide.
LC Agathe, tu aimes avoir la liberté d’improviser tes mouvements sur un tournage, de bouger librement avec la caméra ?
AB Je ne suis pas très douée pour l’improvisation. Je me sens plus à l’aise quand le réalisateur me dit exactement quoi faire. Mais chaque interaction avec la caméra m’enthousiasme. Je n’aime pas me regarder mais j’aime être filmée. Ce n’est pas une histoire de contrôle de mon image, c’est plus mystique, c’est l’idée du cinéma, de l’enregistrement d’un moment. Sur le plateau, j’adore connaître tous les détails techniques.
LK J’ai suivi un cours de théâtre récemment, c’était exigeant, mais très cool. Ça m’a appris à être vraiment dans l’instant, présente à moi-même.
LC Tu joues dans ton film A Sensible Ecstasy d’ailleurs, un plan fixe sur ton visage dans un manège qui te propulse dans les airs.
LK C’est un peu comme le butô : regarder, observer, mais sans être vraiment là. Quand je faisais partie de cette compagnie, on nous demandait parfois de jouer comme si on se regardait d’en haut, ce qui était un peu troublant. C’était un peu effrayant, mais ça permet aussi d’accéder à un autre état de conscience. C’était un peu la même chose avec les montagnes russes. C’était comme si je regardais tout et rien à la fois. Je crois que j’imaginais mon corps disparaître, s’ouvrir simplement vers le ciel. Je laissais la gravité ballotter mon visage. Quand j’ai vu les images après coup, je me suis dit : « Waouh, ça ressemble vraiment à une image d’extase religieuse. » C’est à ce moment-là que j’ai commencé à lire des ouvrages sur le mysticisme et la représentation des saints dans l’Église catholique. Je réfléchissais au fait que les saints sont toujours soumis à des souffrances extrêmes, dignes de films d’horreur, et à la manière dont ça se rapporte au corps féminin et aux différents états de souffrance qu’il peut connaître. J’ai réalisé ce film pendant mes études à CalArts. L’école se trouve dans cette banlieue étrange de Los Angeles, à cinq minutes de Six Flags Magic Mountain, un parc d’attractions. C’est un environnement singulier qui inspirait parfois les étudiants.
AB Et tu suis des cours de théâtre ?
LK Oui, mais pas pour devenir actrice, plutôt pour communiquer avec les acteurs et les actrices, pour mieux me mettre à leur place. C’est quelque chose dont j’ai discuté avec Deragh : parfois, une scène ne consiste pas à incarner un personnage avec tous ses problèmes et ses émotions. Parfois, il s’agit simplement de marcher ou d’accomplir une tâche. Les cours sont axés sur des exercices pratiques : des stratégies pour interagir au sein d’une scène, en se concentrant sur les sens, en ressentant la météo et l’environnement, plutôt que sur le dialogue. Il m’arrive parfois de travailler en tant que directrice de mouvement. Par exemple, dans les campagnes Miu Miu réalisées par Kersti Jan Verdal. Une autre fois, j’ai aidé les artistes à transposer des danses de TikTok en gestes d’animaux. Des consignes vagues et générales comme « sois en colère » n’aident pas les artistes.
AB Oui, moi non plus je n’aime pas les indications basées sur la psychologie. J’essaie toujours de trouver le point de rencontre entre moi, le personnage et la vision du réalisateur.
LC Lucy, est-ce que tu laisses les acteurs improviser dans ces longs plans ?
LK Il y a beaucoup d’improvisation. Deragh avait pour rôle de diriger les autres, mais il n’y avait pas de chorégraphie. Certains avaient des consignes : revenir sur leurs pas comme s’ils avaient oublié quelque chose, ou rester pour discuter. Après plusieurs prises, tout a commencé à prendre vie naturellement. Certains faisaient simplement ce qu’ils voulaient. L’un d’entre eux avait un ballon de foot, ce qui lui a donné une raison de s’éloigner puis de revenir. Les enfants aussi : au début, je leur ai dit de faire autant de bêtises qu’ils le voulaient, mais c’en était trop, alors je leur ai simplement dit de s’amuser ensemble. Nous avons répété avec Lydia, qui filmait avec un iPhone. Au final, ça a marché. Ça avait l’air naturel, même si le tournage a duré une journée entière.
LC Ça pourrait paraître artificiel, mais ce n’est pas le cas. C’est peut-être quelque chose que vous partagez toutes les deux : vous n’avez pas peur de l’artificialité, de l’étrangeté.
LK C’est vrai. Ça crée une tension, une sorte de mystère.
LC Dans Family Portrait, les personnages ne sont pas tous aimables. Vous n’essayez pas de les présenter sous leur meilleur jour. Agathe il y a dans tes personnages cette récurrence, d’une honnêteté sans compromis, d’une absence de séduction. Tu ne cherches pas à tout prix à faire bonne impression.
AB Je crois que je ne cherche pas à plaire, ou peut-être moins que quand j’étais plus jeune. J’ai aussi une nature assez réservée et ça transparaît dans mon jeu. En fait en jouant, j’essaie simplement de transmettre ce que je lis dans le scénario et ce que je ressens lorsque je rencontre le ou la cinéaste.
LK Il y a une sorte d’opacité, tout n’est pas visible. C’est plus intéressant de découvrir un personnage de cette façon. C’est aussi une façon d’honorer le personnage, de faire les choses pour lui plutôt que pour le public.
LC Dans La Belle et la Belle, par exemple, ton personnage peut être méchant ou froid, mais aussi très drôle. Cette présence comique est puissante. Deragh Campbell est aussi comme ça dans Family Portraits. Le film est très sérieux, elle est assez impassible, mais quand elle la possibilité de s’amuser dans une scène son potentiel comique est très fort. Ce qu’on a pu voir aussi beaucoup dans Matt and Mara de Kazik Radwanski.
LK Matthew Porterfield (Sollers Point, I Used to Be Darker...) dit qu’elle devrait faire plus de comédies. Elle est très drôle, dans la vie aussi. Elle est très forte pour des scènes comiques plus physiques aussi, dans sa façon d’utiliser son corps, dans sa gestuelle…
AB Je passe à toute autre chose, mais en regardant Family Portrait, j’ai pensé à Tina Barney.
LK Oui, elle m’a influencée, dans son approche de la famille et de ses rituels, dans ses mondanités, bien que je m’intéresse moins à la bourgeoisie qu’elle. Mais je partage un goût pour l’étrangeté de ces grandes maisons familiales.
AB Et ton court-métrage Site of Passage m’a fait penser à Tyler Taormina.
LK Oui, c’est vrai. Son travail dégage aussi cette impression de franchise et de malaise. Ses jeunes personnages parlent ou jouent comme des gens normaux, mais il y a une énergie étrange dans l’espace, quelque chose d’indéfini, comme une attraction vers un lieu ou un moment qui ressemble à un seuil, un rite de passage.
AB Et quel est ton rapport aux films d’horreur ?
LK J’en regarde quelques-uns. Je suis fascinée par les groupes de jeunes filles qui pratiquent la sorcellerie, les cultes sataniques et le mysticisme. Je me suis plongée dans la lecture d’ouvrages consacrés aux mystiques chrétiennes du Moyen Âge, ces femmes liées au spiritisme et aux chasses aux sorcières. Du coup, il m’arrive de regarder des films sur le surnaturel – parfois des films de série B ou des séries télévisées. Karlis, mon compagnon, dit que le paranormal m’effraie davantage que les meurtres. J’ai intégré certains de ces éléments dans Family Portrait, mais le prochain film en comportera encore davantage. Le personnage principal s’inspire de deux mystiques médiévales. L’une d’elles, Marjorie Kemp, était connue pour ses pleurs, qui étaient considérés comme un signe de son lien avec le divin. Certains hommes d’Église la qualifiaient de sainte ; d’autres l’accusaient d’être possédée. Son corps est devenu le champ de bataille de ces points de vue contradictoires. J’ai trouvé ça extrêmement intéressant. Lorsque j’ai écrit cette réplique dans Family Portrait, je faisais déjà des recherches pour mon prochain film. J’ai écrit le scénario, mais je suis encore en train de le retravailler. Le film se déroule en 2006 et raconte l’histoire d’un bal des débutantes au Texas, ce qui est généralement une tradition aseptisée et typiquement WASP, mais j’y intègre cet élément du personnage principal inspiré par des mystiques médiévaux. Je n’appellerais pas ça de l’horreur. C’est plus poétique. J’adore la façon dont Apichatpong Weerasethakul parle de ses influences issues de la culture populaire et de la manière dont elles nourrissent son œuvre, qui est elle-même plus poétique et contemplative.
LC Quels sont vos actualités respectives ?*
AB J’ai réalisé, depuis que nous avons eu cette discussion l’an dernier, un moyen-métrage, Journal du futur, qui est projeté au FID Marseille en juillet 2026. C’est un film qui s’est fait de manière très légère et spontanée, à partir de mes archives de l’adolescence : en 2004 j’ai eu une caméra mini DV et nous nous filmions entre amis, on faisait des petits sketches, on s’interrogeait sur la vie à venir… Et j’écrivais parallèlement un journal intime dont les extraits échelonnent le film. Pour ce film je suis donc retournée en salle de montage ! J’étais aux côtés de Clément Pinteaux le monteur du film et ça a été une super expérience.
LK J'ai aussi un film au FID Marseille cette année. C’est un court-métrage intitulé My Little Nothing. Alors que je faisais des recherches pour mon premier film gothique, je suis tombée sur les écrits de Mary MacLane et sur son journal intime, I Await the Devil’s Coming, qu’elle a rédigé en 1901, à l’âge de dix-neuf ans, alors qu’elle vivait avec ses parents et ses trois frères et sœurs à Butte, dans le Montana. Son style est à la fois brut et plein d’humour et d’ironie. Pour elle, le Diable incarnait sa libération de la vie dans le Montana, et elle y est parvenue : elle est devenue célèbre après la publication de son journal, mais son œuvre est tombée dans l’oubli après sa mort, jusqu’à ce qu’elle soit rééditée en 2013. Je m’intéresse aux rituels et à la performance, mais aussi à ces personnages qui sont toujours en quête d’un désir ardent, et qui n’ont pas honte d’exiger de la vie qu’elle soit intense.
Entretien réalisé le 27 Février 2025 à Paris.
* Mise à jour du 8 Juillet 2026.
Agathe Bonitzer est comédienne. Elle débute avec Noémie Lvovsky, Christophe Honoré, Agnès Jaoui puis joue pour Damien Manivel, Angela Schanelec, Costa-Gavras, mais aussi sous la direction de Pascal Bonitzer et Sophie Fillières, ses parents. En 2024 elle participe à l’achèvement de Ma vie ma gueule. Journal du futur est son premier film.
︎︎︎ Agathe Bonitzer
Lucy Kerr est une cinéaste, artiste et chorégraphe née à Houston, au Texas, et installée à New York. Nommée parmi les 25 nouveaux visages du cinéma indépendant par le Filmmaker Magazine (2022), elle a remporté le Boccalino d’Oro de la meilleure réalisatrice au Festival de Locarno pour son premier film, Family Portrait, qui a également été récompensé par de nombreux prix internationaux. Ses films ont été projetés à Locarno, Chicago, à l’IFFR, au FID Marseille, à Saint-Sébastien et dans bien d’autres festivals.
︎︎︎ Lucy Kerr
︎︎︎ Agathe Bonitzer
Lucy Kerr est une cinéaste, artiste et chorégraphe née à Houston, au Texas, et installée à New York. Nommée parmi les 25 nouveaux visages du cinéma indépendant par le Filmmaker Magazine (2022), elle a remporté le Boccalino d’Oro de la meilleure réalisatrice au Festival de Locarno pour son premier film, Family Portrait, qui a également été récompensé par de nombreux prix internationaux. Ses films ont été projetés à Locarno, Chicago, à l’IFFR, au FID Marseille, à Saint-Sébastien et dans bien d’autres festivals.
︎︎︎ Lucy Kerr
