Questionnaire
Brieuc Schieb
Comment le cinéma change-t-il votre rapport au monde ?
Le cinéma me place dans un rapport d’observation à ce qui m’entoure, à considérer le monde comme une multiplicité d’individualités qui cherchent à communiquer entre elles et eux, et à se synchroniser, que ce soit dans le vivant ou le non-vivant. J’ai l’impression que le cinéma est un moyen d’accéder à d’autres temporalités que la nôtre, et qu’il peut nous aider à nous défaire de l’autorité du présent qu’on nous impose.
Est-ce que la création en général, et le cinéma en particulier, est pour vous un moyen de fabriquer des utopies ?
Concernant la fabrication de mes films, je cherche à ce que ce soit l’endroit d’un laboratoire continu et artisanal, en collaboration avec les personnes de mon entourage dont j’admire la personnalité et le talent. Je tiens à ce que, de l’écriture jusqu’à la diffusion, et en particulier lors du moment suspendu du tournage, chaque collaborateur·ice puisse se sentir investi·e, à l’aise et intégré·e au projet. Je vois les équipes de film comme une troupe de théâtre qui part en tournée dans sa roulotte et réécrit son spectacle au quotidien. Le cinéma a une tradition de hiérarchie pyramidale et de culte de l’auteur qu’il est parfois difficile de déconstruire (encore plus lorsque je fais ce type de philosophie de comptoir en entretien…), alors qu’il peut devenir un espace magnifique de création collective. En tant que thème ou sujet, je ne crois pas à l’utopie telle quelle, et je me méfie de celleux qui prétendent l’incarner. Même lorsqu’on cherche à les déconstruire, j’ai l’impression que les rapports de pouvoir et de domination existent en permanence. Mes films essaient de décrire des réalités en marge des récits et des représentations officielles, en accordant le plus d’humanité possible à mes personnages. De décrire leurs aspirations et leurs façons de vouloir créer du lien ou faire autrement, qu’iels réussissent ou parfois se trompent et échouent, mais auront essayé — comme moi, et comme tout le monde j’imagine. Ceci étant dit, je pense surtout m’efforcer d’être le plus sincère, humble et optimiste possible dans mes représentations et mes propos, et de ne pas me laisser envahir par le cynisme.
Que raconte votre film de votre rapport au vivant ?
Les films sont comme des digressions, et j’ai l’impression de beaucoup digresser dans ma vie comme dans mes narrations, en me laissant porter par d’autres réalités que la mienne, et en essayant de m’y identifier.
Est-ce que vos films ressemblent à vos rêves ?
J’aime beaucoup rêver. J’aime les états hypnagogiques, ceux de transe et de contemplation, qu’ils soient induits ou non. Mais j’ai aussi une certaine angoisse du lâcher-prise et de la perte de contact avec le réel, de basculer vers une forme de folie — au sens de ne plus pouvoir être compris par celleux qui m’entourent. Si mes films ne basculent jamais totalement vers le fantastique ou vers quelque chose de trop conceptuel, s’ils restent à la frontière du réalisme magique et en prise avec le réel qui m’environne, c’est probablement pour conserver cette capacité de partage et de communication, au-delà du pour-soi ou de l’entre-soi. Dans mes films, je m’attache souvent à décrire des personnages pris dans cet entre-deux : celui de la rêverie et celui du devoir de répondre aux injonctions de la société.
Quelle place donnez-vous aux fantômes dans votre travail ?
J’ai l’impression que les fantômes sont déjà là en permanence dans la vie réelle, et qu’ils n’ont pas besoin d’être convoqués pour exister dans mon travail. J’accorde tout de même une place particulière aux forces invisibles qui peuvent se manifester dans des détails matériels, aux apparences spectrales que peut prendre le réel, aux mondes intérieurs, ou à quelque chose de passager dont on ne sait pas s’il a vraiment eu lieu.
Comment avez-vous envisagé le rapport entre le son et l’image dans votre film ?
Je travaille depuis plusieurs films avec Ryo Baldet, ingénieur du son et compositeur (moitié du duo Idyll Twice), avec qui nous envisageons le son dès le moment de l’écriture. En tournage, nous réfléchissons beaucoup ensemble aux dispositifs d’enregistrement. Je le laisse souvent, avec son acolyte Solenn Desfarges, tourner des choses de leur côté avec les interprètes, leur permettant de lancer eux-mêmes des pistes de mise en scène dans des moments privilégiés et intimistes, hors plateau. Cela nous permet d’avoir des matériaux supplémentaires, pensés comme une piste parallèle aux prises directes.
Au montage son, Ryo retravaille toute cette matière et redonne du sens au projet après le montage image, envisagé avec Charlotte Cherici, fidèle collaboratrice depuis mon premier film. Comme pour toutes les étapes, j’aime que chacune d’entre elles réécrive le film, grâce à l’apport de personnes extérieures avec qui j’évolue en amitié et en travail depuis plusieurs années.
Ce serait quoi pour vous le décor de cinéma parfait ?
J’ai l’impression de l’avoir déjà trouvé à Kerminy, un lieu-dit à Rosporden, dans le Finistère Sud, où s’articulent art et agriculture. Il y a un manoir, des ruines, une forêt magique avec un lavoir, et des personnes adorables qui y vivent et essaient de construire de nouveaux modèles de communauté. C’est un endroit plein d’ambitions, où se croisent des récits de vie très différents, et où les problématiques urbaines et rurales sont envisagées de manière frontale. Je m’y sens tellement en sécurité que j’y ai tourné un film, organisé un festival, et que j’envisage d’y produire un nouveau court-métrage écrit à partir du lieu. Lorsqu’il s’agit d’accueillir des personnes au sein d’un projet, je veille à ce que les conditions d’accueil et les espaces de partage collectif offrent suffisamment de confort pour que la vie existe en dehors des moments de travail, comme une sorte de colonie de vacances. Kerminy est un lieu qui le permet sans aucune difficulté.
Avec quelles autres pratiques artistiques votre travail dialogue-t-il le plus ?
La musique m’évoque souvent les univers esthétiques qui deviennent les points de départ de mes projets. Mais aussi les espaces festifs et les lieux en marge qu’elle génère, autour desquels les gens se réunissent, et qui manifestent quelque chose de vernaculaire du contexte ou de la région où cela se déroule. Les personnes que j’y rencontre aussi, et qui se retrouvent souvent à jouer dans mes films ou à m’aider à les faire. Plus généralement, la performance et l’art contemporain proposent des expériences plastiques et humaines qui m’inspirent beaucoup pour les dispositifs que j’essaie de mettre en place.
Qu’est-ce qui vous inspire ?
À peu près tout ce avec quoi je suis en contact au quotidien, peut-être à l’exception des moments de perdition dans les galères administratives ou les algorithmes… J’ai l’impression que l’un des privilèges de l’art est de pouvoir toujours faire sens de ce que l’on vit, y compris des mauvaises expériences, et parfois ainsi se protéger du monde extérieur.
Comment décririez-vous votre travail en quelques mots ?
Réalisme magique, fiction-panier, portraits sensibles.
Trajectoires marginales, mondes intérieurs, fantômes du présent.
Écriture collective, jeu de rôle, espaces d’émancipation.
Décrivez en quelques mots un projet auquel vous rêvez.
Une sorte de jeu de rôle géant et infini, dans un monde suspendu, où tout le monde s’amuse à jouer et à rêver en permanence.
Que regardez-vous dans les films ?
Étant quelqu’un d'anxieux, je suis sensible aux films qui me permettent d’oublier mes mauvaises pensées, ou d’y mettre de l’ordre, comme un feu dans lequel je perds mon regard. Lorsque je deviens attentif au plaisir que prennent les interprètes, à la vie qu’iels incarnent, aux détails plastiques, à la grammaire du montage en blocs — comme une formule mathématique capable de m’hypnotiser — ou encore à des moments d’élévation par la musique, alors je suis pleinement happé. J’aime beaucoup les séquences qui me font réécouter la musique différemment. Je peux aimer le pathos et les grandes émotions, mais avec le temps je deviens totalement allergique à la violence gratuite ou aux prises d'otage émotionnelle. Je privilégie les salles obscures pour les films, pour une expérience plus complète, et l’espace domestique pour les séries ou les dessins animés, où il y a quelque chose de réconfortant dans le fait de retrouver un univers laissé la veille. À l’inverse, je peux parfois me sentir piégé dans une salle, plongé dans des dilemmes existentiels avec une envie irrépressible de fuir.
Quels sont les films qui vous habitent ?
Dimanche dernier j'ai vu pour la première fois les 7h30 du Tango de Satan de Béla Tarr dans une salle pleine, comme une sorte d'expérience psychédélique collective, avec des moments de grâce et d'autres vraiment tortueux. C'était puissant et mental, je n'arrive plus à ne pas y penser. Comme beaucoup, ils sont nombreux et je suis loin d'être légitime à nommer les dix meilleurs films de tous les temps mais j'ai du me prêter à l'exercice pour la revue Tsounami et son numéro sur le XXIe siècle.
Alors voici 10 films au hasard qui ont marqué mon existence et mon rapport à la création cinématographique :
Trouble Every Day (Claire Denis, 2001)
Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul, 2004)
Le Dernier des fous (Laurent Achard, 2006)
Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013)
El Auge del Humano (Eduardo Williams, 2016)
Atlantiques (Mati Diop, 2019)
Capital Retour (Léo Bizeul, 2019)
Soum (Alice Brygo, 2021)
All the Beauty and the Bloodshed (Laura Poitras, 2022)
Eat the Night (Caroline Poggi & Jonathan Vinel, 2024)
Qu’attendez-vous qu’un film produise en vous ?
J’aime me sentir enveloppé par une atmosphère du début à la fin, mais aussi qu’à un moment donné, quelque chose bascule, shifte, que je me demande ce que je suis en train de voir ou à quoi j’assiste. Un sentiment d’inquiétante étrangeté qui vient ensuite me hanter les mois qui suivent. C'est souvent à ça que je reconnais si un film m'a plu.
Quels sont les films qui ont marqué :
Votre enfance :
Au cinéma, Harmony Korine et Jim Jarmusch m’ont initié aux films d’auteur aux univers qui se prolongent de film en film. La télévision m’a aussi beaucoup marqué, notamment la télé-réalité, les programmes nocturnes et perchés sur MTV, ainsi que les dessins animés rétro et psychédéliques.
Votre adolescence :
Le rapport à la durée chez Bruno Dumont et Apichatpong Weerasethakul, celui au réel chez Virgil Vernier et le duo Alain Della Negra & Kaori Kinoshita, ou encore à l’archive et à la 3D chez Jonathan Vinel & Caroline Poggi. J’ai aussi traversé une période très marquée par le cinéma expérimental, sa liberté de forme et sa radicalité, même si j’ai depuis pris de la distance avec ce milieu.
Votre vie d’adulte :
Des films en dialogue avec l’art contemporain, proposant des univers plastiques et performatifs qui dépassent le cadre du cinéma et deviennent parfois des outils politiques, notamment ceux de Derek Jarman, Arthur Jafa ou Mike Kelley. Et toujours, mes amix et mon entourage, qui réalisent des choses exceptionnelles et avec qui j’avance au fil des années : Marie Ward, Alice Brygo ou Luna Mahoux, pour ne citer qu’elles.
3 mots que vous associez au cinéma ?
Rituel, liminal, tendresse.
Quels sont les paysages de cinéma que vous rêveriez d’explorer ?
Depuis mes premiers courts-métrages à l’ENSAD (La Tourbière, Koban Louzoù), je flirte avec certains codes du film de genre. Au Fresnoy, j’ai pu envisager cette perspective de manière plus frontale, à travers le film d’époque (486) et la science-fiction (Perle & Oélia). J’aimerais explorer davantage l’épouvante et l’horreur, ainsi que la comédie dramatique au sens traditionnel, en essayant d’y trouver des connexions avec mes méthodes de travail.
Quelles sont les sensations que vous procure le cinéma et que vous ne trouvez pas ailleurs ? Et inversement.
Que ce soit le théâtre, l’installation, la littérature, la musique ou le cinéma, j’ai le sentiment que ces formes dialoguent entre elles, que leurs fonctions peuvent se déplacer, se relayer, voire se confondre. Tout peut alors devenir narratif, abstrait, contemplatif ou performatif, et hanter à sa manière, comme une sensation persistante, une présence qui continue d’exister en nous et peut nous transformer.
Si on faisait un film sur vous, ce serait un film sur quoi ?
Ce serait probablement un film quelque part entre le mumblecore et le stoner movie, sans doute pas très intéressant à regarder.
Brieuc Schieb étudie l’esthétique et le cinéma à la Sorbonne avant d’intégrer l’ENSAD puis Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains. Ses travaux s’inspirent de personnes et contextes existants pour développer des récits autour de la marge, des rituels humains et des mondes intérieurs. En 2019, il réalise La Tourbière, montré en première au FID. Son deuxième film, Koban Louzoù, sort en salles en janvier 2024 après avoir reçu le grand prix aux Entrevues Belfort et à Côté Court. Au Fresnoy, il réalise 486 et Perle & Oélia, deux projets autour de l'uchronie, entre film d'époque et science-fiction.

